Épisode 1

Le vent souffle dans la nuit. Il déferle sur les Plaines comme un raz-de-marée, roule sur la terre gelée, l’herbe brûlée par le froid. Il plonge et bondit, soulève des voiles de neige qu’il enroule et sculpte, d’éphémères fantômes d’argent qu’il écrase au sol aussi brusquement qu’il les a créés, avant de repartir de plus belle, pétrifiant les branches des arbres et courbant les buissons dénudés avec un sifflement de harpie. Sans répit il continue, droit devant lui, rien ne l’arrête. Il s’infiltre, il contourne, il survole. Bientôt il secoue les tours des usines, se mêle aux fumées nauséabondes crachées par leurs cheminées, les transforme en une pluie d’épingles empoisonnées. Un instant, il semble se perdre au milieu des murs de briques et des hauts-fourneaux : il tourbillonne avec furie, frappe les fenêtres et fait grincer les escaliers métalliques. Sa plainte se mue en un mugissement angoissant… mais alors que tout semble sur le point de s’effondrer,  le voilà qui jaillit à nouveau, comme l’haleine enfumée d’un vieux dragon.

Il prend de la vitesse, projette en avant ses mâchoires invisibles, se préparant à broyer tout nouvel obstacle. Mais il n’y en a plus, maintenant : seule une vaste étendue noire s’étend entre lui et sa proie. Il glisse sur les eaux du Grand Lac, plus noires et plus profondes que la nuit, et emporte avec lui des embruns gelés.

Et les voilà ! Les voilà qui se mettent à scintiller dans les ténèbres ! Timides d’abord, là, et là, puis de plus en plus nombreuses, elles s’allument partout devant lui,  par milliers : les lumières de la ville. Elles semblent venir à sa rencontre, affolées, mais c’est lui qui court, c’est lui qui galope… La fureur glaciale du monstre indomptable contre l’éclat de l’animal coloré. Le choc est inévitable.

***

Vernon Luther l’entendit arriver derrière lui. Le vent, annoncé depuis une semaine déjà. Il faisait partie de la Cité, imprévisible à cette époque de l’année, tuant les oiseaux sur son passage parfois, laissant place à un ciel d’un bleu paisible et froid à d’autres moments. Mais il n’était jamais loin. Et lorsqu’il surgissait, cela pouvait durer plusieurs jours.

Ce fut un hululement victorieux d’abord, puis comme une explosion lorsqu’il s’engouffra enfin dans les rues. Vernon faillit perdre l’équilibre et s’agrippa à un lampadaire. Les flocons se mirent à crépiter sur les immeubles de verre, pareils à des millions d’échardes de glace. Le vent s’insinua partout, dans les allées, les impasses, les parcs et les terrains de jeux, les halls de gare et les marchés couverts, dans les tunnels, sous les ponts, autour des voitures, et des bus et du métro aérien…

Vernon se mit à courir sur le trottoir, tentant vainement de remonter son col contre les bourrasques, évita au dernier moment une poubelle qu’il n’avait pas vue dans le blizzard. Et soudain, quelque chose s’agrippa à son visage. Il laissa échapper une exclamation de surprise, porta les mains à sa figure et arracha les pages d’un journal pris dans la tourmente. Elles reprirent leur envol et il reconnu alors l’église gothique sur sa gauche, masse écrasée et incongrue au milieu des tours modernes qui pointaient leur flèche vers des cieux plus sereins. Enfin il y était ! Il se précipita dans la prochaine ruelle, sous le porche du bar, et se jeta à l’intérieur.

« Putain de vent ! »

Les hommes attablés dans l’atmosphère sombre se tournèrent vers lui, puis reprirent leurs discussions. Elles portaient probablement sur la tempête faisant rage juste de l’autre côté des fenêtres sales de leur troquet. Derrière le comptoir, sous une rangée d’ampoules jaunes, le propriétaire semblait avoir mis les pieds sur une scène pour pousser la chansonnette. Vernon ouvrit sa veste, traversa la salle à grands pas et lança sa commande avant d’avoir atteint le bar.

« Whisky ! »

A contrecœur, le propriétaire, un barbu aux longs cheveux châtains, se retourna pour lui servir son verre, qu’il posa sur le zinc avec un froncement de sourcil.

« Qu’est-ce que tu fiches ici, Vern ? demanda-t-il à voix basse.

– Moi aussi, je suis content de te voir, Danny.

– T’es sorti de taule y a à peine trois jours, et on a déjà entendu parler de toi…

– J’avais besoin de voir des filles, tu comprends, répliqua Vernon avec un sourire en coin, avant d’avaler le whisky d’une traite.

– Pourquoi il faut toujours que tu te vantes, Vern ? Tu peux pas la fermer ? »

Vernon regardait ses mains, le verre qu’il faisait tourner entre ses doigts. Son sourire s’accentua, mais il était mauvais.

« Sers m’en un autre, Danny. Et je te conseille de la boucler, toi. »

Danny le servit, mais ne se tut pas. Il se pencha en avant et baissa encore d’un ton.

« On dit que tu as tué un type en cage… »

Vernon fit disparaître l’alcool aussi vite que la première fois, puis plongea le regard dans celui du barman.

« Mais non, dit-il d’un air badin, il a glissé dans les douches. » Ils se fixèrent encore un instant, puis Vernon ajouta : « Tu vois, je peux être discret quand je veux », et il éclata de rire tout en agitant son verre pour être servi à nouveau.

Danny soupira, remplit le verre une troisième fois. Il paru hésiter avant de dire à Vernon :

« On dit qu’il est dans les parages… »

Cette fois, ce fut au tour de Vernon de froncer les sourcils.

« « Il » ? Qui ça « il » ?

– Nom de Dieu, Vern, on sait pas qui c’est ! Ce type tue comme une ombre. Il passe comme un souffle, et tu es mort. Personne ne sait ce qu’il veut, mais il n’a jamais tué quelqu’un qui n’avait pas les mains sales…

– Oh, un justicier, alors ? se moqua Vernon. Il porte un masque et a de grandes ailes dans le dos ? Et comment tu sais que c’est un homme ? Qui te dit que ce n’est pas la main de Dieu venue ramener un peu d’ordre ? » Il secoua la tête et leva son verre : « On dirait que tu as pris de l’avance sur moi, Danny !

– T’es resté à l’ombre trop longtemps, abruti ! Je peux pas croire que t’aies pas entendu parler de lui ! Je pense pas que les flics soupçonnent son existence, mais bon Dieu, dans le milieu, on parle que de ça. Certains disent qu’il s’appelle Harry Ken. »

Vernon s’esclaffa.

« Harry Ken… Tu parles d’un nom de justicier. Et d’autres parlent de lui comme d’un vent empoisonné, que tu n’entends pas, que tu ne sens pas, mais qui te laisse aussi mort que le jeune con qui s’est cogné la tête contre le carrelage de la douche et qu’on a retrouvé son savon enfoncé dans le cul. J’ai entendu parler de lui, Danny, mais j’y crois pas plus qu’au Père Noël ou à Batman. Vous vous êtes sacrément ennuyés pendant mon absence pour inventer des conneries pareilles !

– Tout ce que je dis, c’est que t’es de retour, et que la rumeur le dit dans le coin. Ça peut pas être un bon présage… Je te comprends pas, Vern. Avec le pognon qu’à ton père, qu’est-ce que tu fous ici ? Tu aurais pu faire de grandes écoles, tu pourrais siroter des piña colada au bord de la piscine aux frais de papa, dans sa jolie villa, mais non, faut que tu joues les gros bras. T’es vraiment qu’un pauvre con. »

Vernon se redressa, et dans un même mouvement, Danny fit un pas en arrière. Mais personne ne s’en rendit compte.

« Si tu veux pas que mon gros bras vienne te démolir la gueule, Danny, donne-moi vite fait une chambre. Je dois me reposer. De toute façon, quelle nana irait se geler les miches là dehors ? »

Pendant un moment, Danny se refusa de bouger. Puis il décrocha une clé sur le tableau derrière lui.

« Va pas foutre le bordel dans mon hôtel, Vern.

– Ton « hôtel » ? Ce bar miteux ? » Vernon laissa échapper un rire moqueur. « Allez bonne nuit. Et t’inquiète pas : Batman viendra pas pour moi. Il ferait justice pour qui ? Ce sale petit morveux de camé en prison ? Ou cette pute qui m’a tenu compagnie hier soir ? »

Vernon monta à l’étage, riant toujours, conscient du regard des clients dans son dos. Arrivé dans le couloir, il cessa de rire, cependant. Pas à cause de ce justicier inventé par quelques illuminés et que des barjots comme Danny pouvaient croire, non : lui n’avalait pas les histoires à faire peur aux enfants. Il n’aimait tout simplement pas qu’on lui parle de son père. En bon magnat de l’automobile, il avait en effet de l’argent à ne plus savoir qu’en faire et en avait donné à Vernon à chaque fois qu’il en avait eu besoin. Il fallait lui laisser ça… Mais Vernon voulait assouvir plus que sa soif de femmes, de belles voitures et de pouvoir. Il devait assouvir son besoin de violence. Même pour ça, avait dit Luther Senior, il y avait d’autres moyens. Rentre à la maison, fait plaisir à ta mère.

Qu’il aille se faire foutre. Qu’ils aillent tous se faire foutre ! Rien ne valait les combats de boxe dans les caves, l’excitation qu’il ressentait quand il voyait la peur dans le regard d’une fille, l’adrénaline qui fusait dans ses veines à travailler pour des caïds prêts à le tuer si l’envie leur en prenait. A travailler pour des caïds qu’il pouvait tuer si l’envie lui en prenait.

Chambre 3, d’après sa clé. Il la fit tourner dans la serrure, entra dans la pièce. Un lit que Danny vendait comme un King Size mais qui n’ en était pas un, une télé dans un coin, un placard, une fenêtre qui donnait sur la rue. Il jeta son manteau sur le lit, posa son flingue sur la table de nuit et se rendit dans la salle-de-bains. Il n’avait pas beaucoup dormi depuis sa sortie, et ça se voyait : on lui aurait facilement donné la quarantaine plutôt que la trentaine. Il ne comptait pas faire long feu ce soir : une bonne douche et il se coucherait. Demain, il réfléchirait à la suite des événements. Il trouverait un job. Ses services étaient appréciés. Ou il rendrait visite à son vieux, histoire de lui piquer un peu de pognon. Ou pour « faire plaisir à sa mère ».

L’eau brûlante lui fit du bien. Il la laissa couler longuement sur son visage, sur sa nuque et son dos. Lorsqu’il sortit, le miroir était tout embué. Il passa une main sur la glace et sourit à son visage anguleux. Une planche grinça dans la chambre. Il se retourna. Les battements de son cœur se précipitèrent. Batman, pensa-t-il, et il se moqua de lui-même. J’ai rêvé. Il resserra la serviette sur sa taille. Un justicier masqué… C’est ridicule ! Vernon écouta, n’entendit plus rien. Rien que le vent qui rugissait. N’avait-il pas laissé la lumière allumée dans la chambre ? En tout cas, la pièce était à présent plongée dans l’obscurité. Il songea à son arme, à trois mètres de lui, posée sur la table de chevet. Il fit un pas en avant, tâtonna pour trouver l’interrupteur, mais sans succès. Et soudain, il remarqua le froid. L’éclairage de la rue entrait par la fenêtre de sa chambre, tout comme le vent et la neige. Elle avait probablement été mal fermée et s’était ouverte sous les coups du blizzard.

« Mais qu’est-ce… » eut-il le temps de dire en faisant un pas dans la pièce, mais l’instant d’après, la douleur explosa dans sa gorge, et il se plia en deux, le souffle coupé. Le second coup, porté au bas du ventre, le fit tomber à genoux.

D’abord, il n’entendit plus rien qu’un étrange vrombissement dans sa tête, et il crut qu’il allait s’évanouir. Puis une sorte de chuintement qu’il prit d’abord pour le vent, avant de comprendre qu’il s’agissait de sa propre respiration. C’est là que la peur, la vraie, s’installa en lui. Un mouvement qu’il décela du coin de l’œil le fit sursauter. Quelqu’un l’effleura et se posta entre lui et la salle-de-bains. Il s’écarta, conscient de ramper comme un misérable petit animal, mais cela le fit presque tourner de l’oeil. Vernon essaya de reprendre le contrôle de sa respiration, mais il avait l’impression que plus un souffle d’air ne voulait entrer dans ses poumons. Impossible de prononcer une parole. Il voulut se mettre sur ses pieds : toute force semblait l’avoir abandonné. Alors il resta à genoux, leva la tête. A contre-jour il ne distingua que la silhouette noire d’un homme qui ne semblait pas plus grand que lui, et qui se reposait sur une canne. L’avait-il frappé avec ça ?

Son flingue. Il lui fallait son flingue. Peu importait qui était cet homme, il n’avait pas l’air de vouloir discuter tranquillement.

Vernon s’était déjà sorti de mauvais pas, il allait y parvenir encore une fois. Pourtant, s’il avait déjà senti l’excitation, et même une vague inquiétude lors de certains combats, il n’avait jamais ressenti une telle peur. Peut-être à cause du bla-bla de ce dégénéré de Danny. Sa respiration, encore difficile, s’était cependant améliorée, assez en tout cas pour qu’il puisse voir un peu plus clairement. L’homme se contentait de l’observer, à un mètre de lui. A même distance sur sa gauche, il y avait la table de nuit, et son arme. Vernon se jeta en avant.

Il ne leva pas un seul de ses genoux du sol. Quelque chose le percuta en plein milieu du thorax, si vite qu’il retomba en arrière, cherchant l’oxygène une fois de plus, et qu’il ne sut pas si son agresseur l’avait frappé du pied, du poing ou avec sa putain de canne. Il roula sur le dos, ouvrant la bouche comme un poisson hors de l’eau. Le vent hurlait toujours, là dehors, et personne ne l’entendrait crier, pas même derrière le papier qui tenait lieu de mur dans ces chambres.

« Qui… essaya-t-il de prononcer. Qui ? »

L’homme en noir – Batman ? – posa un genou sur le plancher. Sa voix n’était qu’un souffle. Que disait-on déjà ? Un vent empoisonné ?

« Qui je suis n’a pas d’importance. » Il se pencha sur Vernon, qui tenta de s’en écarter, terrifié. « Ce qui est important, c’est qui tu es. Et tu es le message. »

Il se remit debout, et quelque chose étincela dans la lumière venant de la salle-de-bains. Vernon réalisa alors que l’homme ne portait pas de canne. C’était un fourreau, et il en sortait lentement un sabre.

Vernon voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Et même s’il en avait été capable, il n’en aurait pas eu le temps. Sa tête tomba sur le sol et ses yeux vides se fixèrent sur les flocons tourbillonnant à quelques mètres au-dessus de la rue.

L’homme au sabre alluma la lumière de ses mains gantées et s’approcha, prenant garde de ne pas mettre les pieds dans la flaque de sang. De la pointe de son katana, il grava deux mots sur la poitrine de sa victime. ABSOLUTUM DOMINIUM. Puis il contourna le corps, posa un pied sur la joue de Vernon, et laissa une autre marque sur son front : J 3:8. La plaie ne laissa échapper que quelques gouttes écarlates.

Il éteignit la lumière dans la chambre, ne laissant que celle dans la salle-de-bains, avant de sortir comme il était entré, par la fenêtre. Une fois au pied de l’escalier de secours, il laissa le vent l’envelopper, le vent qui ne laisserait de lui pas la moindre trace.

Puis il disparut dans le blizzard.

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9 responses to “Épisode 1

  • Hastoy

    J’adore, vivement la suite !

  • Colombe et Linotte

    Je n’ose plus entrer dans ma salle de bains !

  • Stéphane

    Merci à toutes les deux, et bienvenue ici !

    Colombe, si tu ne vas plus jamais te laver, c’est que j’aurais réussi ma mission !

  • RKL

    Ich erkenne deinen Stil! Bin auf die Fortsetzung gespannt!!

    RKL

  • Christine

    Christine
    Un début bien prometteur. Vivement la suite!!

  • poutous

    Samedi, je suis allé à la fnac pour chercher un bouquin. Après 10 min de réflexion, j’ai fait les 100 pas car je ne savais que prendre! Aujourd’hui, je sais quoi lire! J’attends la suite avec impatiente…

  • La Floc

    Toujours autant de talent à raconter des histoires.. Quelle chance j’ai de t’avoir comme grand frère! Même si parfois ce qui sort de ton esprit me fait peur… 🙂 Heureusement que les histoires que tu me racontais étant petit étaient légèrement différentes!

  • Marc Pérais

    Un premier épisode qui nous emporte avec effarement dans le tourbillon irrésistible d’un vent impétueux, vers la Cité dont le cadre émerge tel un décor hithckokien, propice aux événements à venir… Puis, de même, dans l’épisode suivant, une belle maîtrise de la présentation des personnages clés et du dialogue. voilà un feuilleton hebdomadaire comme l’aurait apprécié, je crois, le créateur d’un certain… Jim Barnett.

    • Stéphane

      Merci pour tous ces encouragements et compliments ! Maintenant, nous devons faire en sorte que la Cité résiste aux assauts du vent ! A samedi !

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