Épisode 2

Il était un peu plus de midi quand le lieutenant James Barnett se gara devant le St James Hotel. Il sortit de sa voiture, enfila son imper et s’adossa contre la portière, profitant un instant des timides rayons qui chauffaient sa peau. Il lui semblait parfois que la ville ne connaissait pas le soleil. Même quand le blizzard s’arrêtait miraculeusement de souffler, les buildings démesurés cachaient la lumière presque toute la journée. Le seul moment où il pouvait sentir cette agréable chaleur sur son visage, c’était quand elle provenait du zénith.
Saleté de ville.
Il passa une main sur ses yeux comme pour se réveiller. La vérité, c’est qu’il n’avait pas envie de se traîner sur cette scène de crime. Il savait comment ça fonctionnait, comment tout allait se passer. Comme d’habitude, on l’aurait informé en dernier. Toutes les constatations préliminaires auraient été faites. Ça laisse le temps de vérifier si un gros bonnet n’est pas impliqué, et de le couvrir le cas échéant. Puis, une fois qu’on est sûr que le macchabée ne présente aucun intérêt financier, politique ou mafieux bref, aucun intérêt tout court − on appelle James Barnett pour qu’il traite le dossier rapidement. Et vu les moyens mirifiques qu’on mettait à sa disposition, ça se terminait souvent en classement sans suite.
Saleté de job.

Il enfonça son chapeau sur sa tête, se décolla de la voiture et traversa la rue, en laissant de profondes traces dans la neige. Il observait le bar tout en marchant. C’était un vieux bouge minable, comme il y en avait des dizaines dans ce quartier. Façade en briques ocre, enseigne de métal rouillé représentant un lit à baldaquin, vitres crasseuses et rideaux miteux.
Deux policiers en faction à l’entrée.
Comme il s’approchait de la porte, il vit que les flics le détaillaient de haut en bas. L’un des deux se pencha à l’oreille de l’autre pour lui dire quelque chose, assez faiblement pour que cela passe pour un chuchotement mais suffisamment fort pour que Barnett entende les mots « Humphrey Bogart ». La phrase prise dans son intégralité devait être très drôle car les agents éclatèrent de rire. Ils se tenaient encore les côtes quand Barnett se planta devant eux.
« Un problème, messieurs ?
− Non, mon lieutenant. Brown racontait une bonne blague, c’est tout.
− Vous êtes en public. Une attitude plus digne améliorerait peut-être l’image qu’a la population de ses forces de police.
− On faisait que se marrer un peu, mon lieutenant !
− Il y a un mort à l’intérieur de ce bâtiment. Faites fonctionner encore une seule fois vos zygomatiques et je vous envoie patrouiller à Chinatown.
− Mais… »
Son collègue intervint à temps pour lui éviter de répliquer une bêtise.
« Désolé, mon lieutenant, on recommencera plus, promis. Hein Davis ? »
L’interpellé fit la moue et rabaissa sa casquette sur ses yeux sans rien dire. Barnett ouvrit la porte et entra dans le bar. Juste avant que le battant se referme, il entendit marmonner derrière lui :
« Quel sale con… »
Il secoua la tête et avança dans la pièce sombre.

Il aurait pu décrire l’aspect intérieur du bar avec les deux mêmes mots que l’extérieur : pouilleux et insignifiant. Les murs semblaient imprégnés par l’odeur de tabac froid. Barnett s’imagina passer une soirée dans ce trou et ressentit une soudaine envie de se pendre.
Au milieu des tables encore garnies de verres vides et de cendriers pleins, posait le capitaine Franklin. Jeune, blonde, mince, toujours vêtue de tailleurs serrés, Franklin était le fantasme de tous les agents du Bureau des Homicides, en plus de leur chef. On racontait qu’elle devait son poste aux bons offices d’ordre privé qu’elle avait fourni à ses supérieurs successifs, dont la plupart était maintenant sous son commandement. Barnett ne savait pas si c’était la vérité ou juste des racontars de flics machos. La seule chose dont il était sûr c’était qu’il ne l’aimait pas. Pour lui, elle représentait l’archétype du ripou arriviste et corrompu, plus adroit dans les tripatouillages malhonnêtes que dans les investigations en bonnes et dues formes. Quoi qu’il en soit, à cet instant, elle se tenait debout au centre de la salle et détaillait sa montre avec une visible insistance.
« Une raison spécifique pour que vous arriviez encore en retard, lieutenant ? » lui demanda-t-elle avec un sourire carnassier.
Parce que vous faites tout pour.

« Je suis navré mon capitaine, mais le standardiste a dû s’endormir juste après avoir appelé les autres, et juste avant de m’appeler moi. Du coup, j’ai été prévenu il y a un quart d’heure.
− Très drôle, lieutenant. Vous êtes un sacré comique. Ne perdons pas plus de temps en rigolades, ça se passe à l’étage. »
Elle traversa la salle et monta l’escalier en prenant bien soin de faire claquer ses imposants talons. Son subordonné la suivit dans le couloir du premier et ils se retrouvèrent rapidement devant la chambre 3. La porte était ouverte et un ruban jaune barrait l’ouverture. Un agent montait la garde. La couleur de son visage laissait penser qu’il avait jeté un coup d’œil à l’intérieur et que ce qu’il y avait vu ne l’avait pas particulièrement réjoui. Barnett passa sous la bande et entra.

La première chose qu’il remarqua fut une grande flaque d’un rouge foncé. Elle s’étalait sur un bon quart de la surface totale du parquet et imprégnait le tapis, le pied des meubles, ainsi qu’une grande serviette de bain étalée par terre. Au centre de cette mare, il y avait un cadavre nu, de sexe masculin. À environ un mètre du corps se trouvait la tête, face tournée vers la fenêtre entrouverte. Deux scientifiques en blouses blanches et gants de latex étudiaient précautionneusement les différentes parties de la dépouille, essayant de marcher le moins possible sur la nappe de sang. Un type muni d’un énorme appareil-photo prenait des clichés un peu partout. Un flic en civil, mains sur les hanches, observait le tout d’un air approbateur.
Accompagné par son chef, Barnett s’avança au plus près du corps, en faisant attention où il posait les pieds. Ce n’est qu’alors qu’il aperçut les inscriptions gravées sur le torse et le front de la victime.
ABSOLUTUM DOMINIUM
J 3:8

Il passa une nouvelle fois sa main sur ses yeux.
« Hé bien, finit-il par articuler, ça change des affaires habituelles.
− N’est-ce pas. Puisqu’on parle de cela, laissez-moi vous présenter le lieutenant Charles. »
Le flic en civil se retourna, retira les mains de ses hanches et en tendit une à Barnett, qui la serra suspicieusement. Il devait avoir la trentaine, à tout casser. Grand. Costume chic. Petit bouc soigneusement taillé. Déjà un peu dégarni.
« Il vient d’intégrer les Homicides. Vous bosserez ensemble sur cette enquête.
− Putain d’affaire, hein ? commenta le nouveau venu.
− Heu… mon capitaine, je peux vous parler en privé ?
− Non. Vous bossez en équipe, cette fois-ci. Pas de discussion sur ce sujet.
− Je n’ai jamais eu de partenaire, mon capitaine, et pas particulièrement envie de commencer aujourd’hui. J’aime travailler en solo. Rien de personnel, Charles.
− Lieutenant, je vous offre le cas du siècle. Prouvez-moi que je peux vous faire confiance et pliez-moi ça proprement. Vous ne le regretterez pas.
− C’est tout ? « Pliez-moi ce cas proprement » ? Vous avez vu ce qu’il y a dans cette pièce ? »
Par réflexe, Franklin regarda en direction du mort, mais détourna rapidement son regard vers l’un des hommes en blanc.
« Le docteur Miller vous fera un topo sur le corps, et pour le reste voyez avec Charles. Il est là depuis ce matin. Je vous laisse. Je veux un rapport rapidement. »
Elle fit mine de sortir de la pièce. Barnett la rattrapa par le poignet et l’entraîna dans le couloir, arrachant la bande jaune au passage.
Rouge de colère, la jeune femme réussit, non sans peine, à dégager sa main. Elle lui cracha presque au visage :
« Vous êtes fou ! Comment osez-vous me toucher ? Je vous l’interdis !
− Moi, je suis fou ? Expliquez-moi plutôt où est l’entourloupe. Vous me montrez le truc le plus bizarre qu’on ait jamais vu aux Homicides, vous me collez un équipier qui débarque de nulle part et vous vous tirez sans rien dire ? Vous me prenez pour un imbécile ?
− Vous vous oubliez, lieutenant ! Je vous conseille de vous calmer avant que je vous retire l’affaire. Faites votre boulot, et à l’avenir évitez ce genre de petits coups d’éclats ! »
Il ne répondit rien.
Elle tourna les talons et, après un dernier regard assassin, disparut dans l’escalier.

Barnett retourna dans la chambre, passa devant son nouveau partenaire qui le dévisageait d’un drôle d’œil et alla droit vers le docteur Miller. C’était l’un des seuls médecins légistes qu’il ne détestait pas. Il n’était pas particulièrement sympathique, ni même compétent, mais au moins il n’était pas complètement désabusé, et évitait les blagues scabreuses.
« Docteur. Qu’est-ce qu’on a ? Et, par pitié, ne me répondez pas « un type décapité ».
− J’ai pas l’habitude de répondre comme un légiste de série TV. Bon, étant donné la quantité de sang et vu l’aspect des plaies, le gars est bien mort de sa décapitation. La température du corps nous indique que ça s’est passé aux alentours de minuit.
− Vous avez pris en compte la fenêtre ouverte ? Il y avait un sacré blizzard. »
Le médecin eut l’air agacé par la question.
« Vous me prenez pour un débutant ? »
Il regarda le cadavre, la fenêtre, puis à nouveau le cadavre.
« Bon, disons deux heures du matin. Si vous avez terminé de m’apprendre mon boulot, je peux passer à l’arme ? Ça risque de vous intéresser.
− Si vous le dites.
− Il s’agit d’un long instrument tranchant, particulièrement affûté. La coupure est nette et sans bavure.
− Autrement dit… une épée ?
− Yep. Ou quelque chose d’approchant. »
Okay. Là, ça devient vraiment bizarre.

« Les inscriptions sur la poitrine et sur la tête ont été faites avec la même arme ?
− Difficile à dire. En tous cas, les plaies sont aussi nettes que celle du cou. Si vous permettez, je le fais rapatrier et je commence l’autopsie. On a déjà bien tardé. »
Barnett réprima un geste d’énervement. Il se tourna vers la deuxième blouse blanche.
« Vous avez déjà pratiqué tous les prélèvements sur le corps ?
− Oui.
− Alors allez-y. Je passerai au labo dans la soirée. »
Laissant les deux scientifiques chercher la civière, il se décida enfin à parler à son nouvel équipier. Celui-ci tenta de prendre les devants.
« Écoutez, James…
− On passe déjà aux prénoms, lieutenant Charles ?
− Arrêtez votre comédie. C’est mon premier cas aux Homicides et j’aimerais que tout se passe bien. Je sais que je vous ai été imposé, mais je ne suis pas là pour vous espionner.
− Ça y ressemble beaucoup, pourtant.
− Vous voulez continuer à jouer au con tout seul, ou vous préférez un compte-rendu de ce que j’ai trouvé ?
− Dites toujours.
− Le gars n’a pas de papier. J’ai vu le proprio, Danny Goodman. D’après lui, il s’agit de Vernon Luther, connu chez nous pour aimer un peu trop la gente féminine et la baston, souvent en même temps. Il sortait tout juste de cabane. On va vérifier avec les empreintes digitales. C’est Goodman qui l’a trouvé ce matin, il voulait dégager Luther le plus tôt possible pour éviter qu’il « foute le bordel dans son hôtel ». Putain, on peut dire que c’est raté.
− Il est où, ce Danny Goodman ?
− Il était choqué, alors on l’a fait rapatrié au poste pour qu’il se remette de ses émotions. On pourra l’interroger cet après-midi. Il a l’air d’un pauvre type.
− Hum. Alors il est sûrement innocent. Autre chose ?
− Ouais. L’une des vitres a été fracturée, et la porte était verrouillée quand le proprio est venu chercher notre bonhomme. Il a été obligé d’utiliser le double des clés. Le tueur est sans aucun doute entré et sorti par la fenêtre.
− Finement observé.
− C’est fini vos conneries ? Vous faites chier, je rentre au poste interroger Goodman et faire des recherches sur ces putains d’inscriptions. Amusez-vous ici si ça vous chante. »
Et il sortit de la chambre, marmonnant des insultes dans sa barbe.

Barnett put enfin souffler un peu. Il regarda autour de lui. Du sang, partout. Mais peut-être aussi des indices, s’il cherchait bien. Maintenant qu’il était à-peu-près tranquille, il pouvait se mettre à la tâche. Il sortit un crayon et un vieux calepin de sa poche, puis enfila une paire de gants en latex.
Quel délire. Et maintenant, qu’est-ce que tu ferais si tu étais Sherlock Holmes ?

La réponse lui vint aussitôt à l’esprit.
Tu te préparerais une bonne seringue et tu jouerais du violon toute l’après-midi.

Après réflexion, il se dit que les méthodes ordinaires suffiraient pour le moment.

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8 responses to “Épisode 2

  • Colombe et Linotte

    Il faut toujours, toujours avoir un vieux calepin dans sa poche !
    (ou un grand sabre)

  • Bradshaw

    Tout à fait. Ça dépend de la taille de la poche.

  • jm lemaitre

    J’attendais l’épisode 2 pour voir si votre duo était au point et je dois dire qu’à première vue ça colle plutôt bien. Les deux styles d’écriture sont un peu différents mais cela me plait. La mise en situation de Stéphane Antol contribue à créer cette atmosphère angoissante qui correspond bien à son personnage. A l’inverse, le style plus direct de Bradshaw équilibre le récit et va comme un gant à son inspecteur. Pourvu que ça dure !…

  • Domi

    j’ai été enthousiasmée par la lecture de l’épisode 1 de Stéphane et l’épisode 2 de Bradshaw !!
    si je peux me permettre, juste un petit bémol, il faut être super patient et attendre une semaine pour la suite…
    à samedi prochain !!

  • Mary

    Je ne suis pas fan des polars mais là j’accroche vraiment… Seul bémol ; Un épisode par semaine??? Moi qui ai l’habitude de dévorer un bouquin en quelques jours c’est particulièrement frustrant… 😉

  • Plume

    Vivement les prochains épisodes! Je suis déjà harponnée, un épisode par semaine, c’est vraiment pas assez … Super projet, et chapeau bas à nos deux auteurs 😉

  • Bradshaw

    Merci à tous ! Ce soir, nouveau harpon…

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